Il y a quelques années, un compagnon de voyage et moi avions eu l’ambition de rejoindre le Yukon à partir de Seattle. Las! Une province de l’Ouest canadien est au moins deux ou trois fois plus grande qu’un Etat américain et, après la moitié de nos deux semaines imparties pour faire le trajet, nous n’étions arrivés qu’à Prince George, la « capitale de la Colombie britannique septentrionale », où nous allions passer la nuit. Un peu inquiets au niveau du timing, nous nous adressons au personnel de l’hôtel. La dame de la réception rit: « Vous y arriverez mais vous n’aurez pas le temps de revenir! Par contre, vous pourriez aller en Alaska. » Nous la regardons un peu interdits. « Oui, oui, c’est possible. » Et elle nous explique le chemin à suivre.
Le lendemain matin, nous voilà en route sur la Highway 16 Ouest, direction Prince Rupert à travers les Rocheuses, ses forêts et ses lacs. Nous n’arrêtons pas de voir des signes nous avertissant du passage éventuel d’élans mais depuis notre arrivée au Canada, nous n’avons toujours rien vu!
Les villes sont rares le long de la route. Normalement, nous devrions prendre la fameuse Highway 37, la route de l’Alaska, mais la nuit ne va pas tarder. Nous continuons un peu plus loin jusqu’à Terrace, une jolie petite ville qui nous servira de camp de base.
De bonne heure le jour suivant, nous faisons demi-tour vers Kitwanga, un hameau qui sert de centre pour une réserve d’Amérindiens. Comme souvent dans le Nord, la fonctionnalité prime sur l’esthétique. Ces petites maisons en préfabriqué semblent ne pas être là de façon permanente. C’est ici que commence la fameuse Highway 37, la route du Yukon et de l’Alaska.
C’est donc parti pour deux bonnes heures de paysages alpins et de pics drapés dans la brume. Nous sommes en train de traverser une des régions les plus isolées de la Colombie britannique. Au carrefour de Meziadin Junction, la H37 continue vers le Nord, et nous tournons plein ouest sur la H37A, la Glacier Highway, qui nous emmènera jusqu’à la Côte et à la frontière entre le Canada et l’Alaska. Un moment plus tard, je pousse un petit cri d’émerveillement: à quelques mètres de la route, un glacier!
Le Bear Glacier étale sa masse bleue dans un théâtre de sapin verts. J’ai déjà l’impression d’y être!
Une petite heure plus tard, nous traversons la petite communauté côtière de Stewart et un peu plus loin sur la route, un panneau suspendu nous souhaite la bienvenue à Hyder, Alaska. Nous y voici enfin.
Hyder compte une centaine d’habitants ainsi qu’une rue principale. Mais ce qui lui vaut sa petite notoriété, c’est la nature. C’est ici que l’on trouve le Salmon Glacier, l’un des plus importants en Amérique du Nord. La Salmon River, poste d’observation idéal pour ceux qui souhaitent observer les ours noirs ou les grizzlis passe également ici. Et de fait, il y a un car touristique qui stationne à l’entrée du village. Ici, au bout du monde: un car touristique.
La rue principale semble provenir d’une vieille photo de l’époque de la Conquête de l’Ouest. Les yeux ouverts comme des soucoupes, je me dis que je suis en train de vivre un fantasme: je suis en Alaska, terre mythique! Pourtant, la modernité est à deux pas. Dans un des bâtiments publics se trouve la bibliothèque équipée d’ordinateurs connectés à Internet, nécessaires pour tirer les habitants de l’isolement.

Mais nous sortons bien vite pour nous rendre au bord de la rivière. Et là, quelle surprise! L’eau n’a pas plus de dix centimètres de profondeur et des saumons s’y agitent par dizaines. Il suffirait de se baisser pour se servir, si ce n’était interdit. Pour le moment, les poissons sont l’exclusivité de nos amis plantigrades. Nous nous ajoutons aux autres touristes et après avoir patiemment attendu un bon quart d’heure, une silhouette se détache dans le lointain. Le guide qui accompagne le groupe n’a pas besoin de jumelles: il s’agit d’un grizzli! Malheureusement, après une courte minute, l’animal disparait derrière un fourré.
Puisque nous n’avons pas eu beaucoup de chance, nous prenons la voiture pour l’expédition principale: la route du Salmon Glacier. Après avoir vérifié les pneus (la route est faite de gravier et monte en continu), nous commençons l’ascension.
Le ciel est gris et les températures à peine printanières pour un début de mois d’août, mais le vert intense de la forêt coupé de quelques fleurs avec une des langues du glacier en contrebas conspirent à créer une vue de carte postale. Encore plus haut, nous pouvons observer le glacier dans son entièreté: il est tellement énorme qu’il couvre l’horizon avant de fourcher: une langue devenant la Salmon River, l’autre fondant dans une cuvette plus bas.
Aucun moyen de rester indifférenst face à la puissance de cette montagne de glace qui creuse la montagne de pierre depuis des siècles! Nous continuons jusqu’au terme de la route: une mine de cuivre abandonnée. Pas moyen d’aller plus loin… nous sommes à la fin du monde! En contrebas, le glacier vient mourir. Seulement une centaine de mètres praticables avec de bonnes chaussures nous en sépare.
Ni une, ni deux, et nous voilà en train de dévaler la pente. S’il nous arrive quoique ce soit, il n’y aura personne pour nous tirer de là! Quelques minutes plus tard, je suis en train de toucher les doigts de pieds bleus du glacier. En y regardant bien, on voit une cavité qui permet d’y entrer! Et à l’intérieur, c’est assez magique… C’est exactement comme si l’on se tenait dans un grand frigo rempli d’une lumière bleue irréelle. Mais loin d’être inerte cette glacière vit… on en entend les craquements, ce qui pourrait être dangereux si nous restons trop longtemps.
L’après-midi est déjà avancé et nous voilà obligés de rentrer. C’est seulement à ce moment là que le soleil a décidé de se montrer. Sur la route, je venais d’exprimer ma déception de ne pas avoir vu un ours de près qu’une énorme masse sombre traverse l’asphalte… Il n’y a pas à s’y tromper! Il s’agit d’un ours noir. Dans tous les « Welcome Centers » de la Province, vous trouverez des prospectus vous renseignant sur l’attitude à adopter en cas de rencontre avec un ours. Au courant de ce qu’il faut faire, nous nous arrêtons tout doucement et ne baissons même pas la vitre. L’ours est de l’autre côté de la route, royalement occupé à dépecer un buisson de ses baies. C’est à peine s’il fait attention à nous et lorsqu’il a fini, il s’enfonce dans la forêt en nous tournant le derrière. A ce moment-là seulement, nous redémarrons la voiture et reprenons le chemin de Terrace. En m’endormant ce soir là, je rêve de grizzlis faisant adroitement sauter des poissons hors d’une rivière cristalline dans un cadre de montagnes vert foncées saupoudrées de neige. La réalité y ressemblait presque!









(1)

[...] rafraichissantes pour les yeux et un petit lien vers l’article de Melissa qui a fait le voyage vers l’Étoile du Nord. À force de rêver de froid, peut-être une glace italienne va-t-elle se matérialiser [...]